vendredi 17 juin 2011
It's about f***ing time !
Le Cycle de Terra : L'Enfant du Rêve (4)
Chapitre Un : Convergence
Troisième Partie : Secteur Quatre
Azur descendit du belvédère qui surplombait la Corniche. Il attendait Aria. Elle aimait contempler le paysage au petit matin. Aria regardait chaque chose avec émerveillement, comme s’il s’agissait de la première et de la dernière fois qu’elle était amenée à les contempler.
Azur pensait souvent combien Aria, du haut de ses huit ans, était différente des fillettes de son âge. Elle était calme, posée, réfléchie : un vrai bonheur. Avec sa peau claire, ses cheveux blonds comme un incendie, ses yeux bleus et son visage poupin, il ne faisait aucun doute que sa beauté feraient, dans les années à venir, des ravages. Mais Azur ne s’en inquiétait pas trop.
Elle le rejoignit bientôt. On pouvait voir son ombre se projeter sur la poussière qui retombait mollement. Le rebord de la Corniche baignait pour l’instant dans la lumière du matin ; l’ensoleillement du quatrième étage ne durait qu’une poignée d’heures. Aria marchait tranquillement, sa robe bleue au vent. Arrivée au niveau d’Azur, elle lui tendit une main, qu’il prit délicatement, et tous deux s’enfoncèrent alors plus profondément dans la ville, en direction du marché. Ils empruntaient des chemins qui sinuaient entre les petites maisons en pierre de taille du quartier. Azur aida Aria à monter sur les petits murets qui bordaient la route et sur lesquelles se reflétaient quelques rayons qui semblaient les polir. À mesure qu’ils s’éloignaient du belvédère, les rues devenaient plus larges, la terre battue laissait place à un pavage fin, et les maisons gagnaient un ou deux étages. Certaines possédaient de somptueux jardins dont les arbres proposaient de délicats ombrages.
La jonction entre le quartier du marché et la corniche était marquée par un grand escalier flanqué de deux rampes en pierre au décor ciselé. L’esplanade en contrebas aboutissait sur un pont d’une vingtaine de mètres de long, uniquement destiné aux promenades, qui enjambait un cours d’eau. Il était bordé, par quatre lampadaires noirs, ouvragés de cuivre argenté, qui dispensaient une lumière tamisée à la nuit venue. De part et d’autre du cours d’eau avaient été aménagés des quais pavés, largement fleuris et boisés, qui accueillaient quelques étales dans la matinée.
Le quartier s’animait très tôt, du fait du marché quotidien, et l’agitation qui y régnait tranchait avec le calme de la Corniche. Les rues se remplissaient de gens, de fragrances et de bruit jusqu’à une heure avancée. Dans la ruelle qui menait le jeune homme et l’enfant vers la place centrale, les boutiques ouvraient à l’aube pour concurrencer les marchands ambulants ; l’on pouvait sentir la chaude et moelleuse odeur des brioches qui sortaient du four d’une boulangerie, les essences sucrées, acidulées, puissantes et entêtantes de centaines de fleurs aux couleurs improbables, ou encore le parfum de fer chaud des fonderies artisanales qui réalisaient des pièces d’orfèvreries pour certaines, de machineries pour d’autres. Les maraîchers, poissonniers, ou bouchers rivalisaient d’éloquence pour vanter la fraîcheur de leurs produits, tandis que les badauds discutaient avec ardeur le moindre prix. Çà et là retentissaient des cris de bêtes et des tintements métalliques.
Lorsqu’ils arrivèrent aux abords de la place, l’étreinte d’Azur sur la main d’Aria se fit plus forte. Elle s’agrippa à lui en retour, comme pour le rassurer ; bien que fascinée par ce tumulte incessant, jamais elle n’aurait songé à s’éloigner ne serait-ce qu’un instant de lui.
À côté de la place centrale, on aurait pu dire du quartier qu’il était calme. Si les rues alentours étaient agitées et bruyantes, il n’y avait aucune commune mesure avec l’effervescence épileptique qui emplissait l’espace. Dégagée –ce qui n’avait guère dû arriver depuis son édification–, la place était considérablement étendue. Carrée, de près d’un demi kilomètre de côté, elle était desservie par une trentaine de rues et de passages. Pour éviter le stationnement de véhicules de livraisons dans un quartier à l’encombrement déjà maximal, un wagon cheminait le long d’un rail suspendu entre l’ascenseur principal du secteur et plusieurs centres d’où étaient répartis les approvisionnements de diverses échoppes. Les progrès en matière d’éclairage avaient été prodigieux depuis la découverte de l’énergie cristalline. Bien qu’aucun rayon de soleil ne parvint jamais jusqu’au marché, la lumière que diffusaient les puissants projecteurs mobiles réparties sur la voûte de l’étage supérieur, donnait l’illusion d’être en plein jour. L’intensité et l’inclinaison de l’illumination variaient avec l’heure de la journée. Lorsque tombait la nuit, on allumait les lampadaires et le plafond s’illuminait d’une myriade de projecteurs semblables à des étoile. Le système avait été adopté dans l’ensemble de Fhèbe, depuis qu’une étude avait démontré que certains citoyens n’avaient même jamais vu le ciel de leur vie.
Azur et Aria évoluaient comme ils pouvaient dans la foule. Ils s’arrêtèrent à hauteur du stand d’un boulanger ambulant –qui, depuis le temps, n’avait plus d’ambulant que le nom– et les doux effluves sucrés de ses pâtisseries fraîches leurs parvinrent aux narines. À côté d’eux, une mère peinait à retenir son fils qui semblait bien déterminé à goûter tous ces délices, crémeux ou meringués. Une dame retombait en enfance devant les proportions impressionnantes des pâtisseries. Le vieil Ezra qui tenait la boutique regardait avec la bienveillance du marchand satisfait ce petit monde qui se pressait devant ses vitrines de gâteaux. Il accueillit Aria avec son entrain habituel, et la même ritournelle :
–Alors petite demoiselle ! Prête à faire, aujourd’hui encore, un grand bond gustatif ?
Le vieux pâtissier avait commencé par impressionner la fillette, les premières fois qu’ils s’étaient approchés. Avec son incroyable moustache et son gros nez, il avait rappelé à Aria l’ogre d’un conte qu’Azur lui avait lu un soir. Le temps aidant, elle s’était aperçu de la réelle gentillesse du bonhomme, et elle lui répondait immanquablement par son plus beau sourire. Azur s’accroupit à côté de la petite fille :
–Alors Aria ? Tu as choisi ?
L’enfant faisait des mines gourmandes devant chaque gâteau. Elle se retourna vers Azur, et le regarda par en dessous, en se balançant d’une jambe sur l’autre, les mains jointes dans le dos.
–Non, jeune fille. Un seul. Sinon, tu ne les finiras jamais.
Elle ne discuta pas. Elle ne le faisait jamais. Elle se retourna vers la vitrine, avec l’air concernée de celle qui doit prendre une décision terrible. On pouvait sentir dans son regard qu’elle pesait bien le pour et le contre, et établissait un rapide rapport entre la quantité de crème, de chocolat, de fruits ou de caramel, et le plaisir substantiel qu’elle pourrait en retirer. Comme elle ne pouvait se résoudre à un choix arrêté, elle finit par se mettre une main devant les yeux et à pointer un endroit de la vitrine au hasard. Elle osa un coup d’œil entre deux doigts écartés, pour voir le vieil Ezra prendre sur ses indications un gâteau plein de chocolats et de pâte à choux et l’emballer. Azur paya, et lui tendit. Elle croqua rapidement dedans, pour se rassurer… Le hasard avait encore une fois bien fait les choses ! Il s’agissait exactement de ce dont elle avait envie. Contente et rassurée, elle entama la dégustation de ce délice avec la plus grande application. Ces mets recelaient toujours de bien des secrets. Même si leur présentation était impeccable, ces gâteaux ne semblaient pas, à proprement parler, fins. Pourtant, lorsque l’on croquait dedans, on ne pouvait être qu’agréablement surpris par la complexité du mélange de saveurs. C’était un plaisir gustatif au delà des mots. La raison en était simple. Ezra pratiquait l’art de la pâtisserie comme certains grands maîtres peignaient : en mettant son âme dans chacune de ses oeuvres. Mais son travail était loin d’être accompli. Théoricien dans l’âme, il comptait fermement trouver le « chiffre d’or » de sa profession, et cherchait constamment à équilibrer le rapport entre la matière, l’apparence, la texture en bouche et les saveurs. Il en résultait ce qu’il appelait la ‘dynamique’ d’un gâteau –à savoir, l’enthousiasme escompté lors de la dégustation. Il continuait donc ses recherches à la poursuite de la ‘dynamique’ suprême. Elle existait. Il en était persuadé, et il n’en était pas loin.
Azur reprit la main de la fillette alors qu’elle découvrait une fine couche de caramel au beurre salé qui craquait légèrement sous la dent. Elle manqua s’évanouir d’aise, se ressaisit en assurant sa prise à la main protectrice, et tout deux s’éloignèrent de la boutique non sans avoir salué le vieil homme. Demain, sa boulangerie serait fermée. Aria ne savait pas si elle y survivrait.
–Tu es satisfaite ?
Aria se retourna vers Azur. La question était purement rhétorique. Comment pouvait-on ne pas être satisfait par une pâtisserie provenant de la boutique d’Ezra ? Elle hocha cependant la tête en signe d’approbation.
Aria ne parlait pas. Non pas qu’elle en fut incapable. Elle semblait simplement ne rien avoir à dire. Cela ne dérangeait pas Azur. Le jour où elle aurait quelque chose à lui communiquer, elle le ferait. Il n’en doutait même pas. Ce n’était pas comme si lui-même était particulièrement éloquent au quotidien.
Il regardait Aria manger sa sucrerie, et il repensait sans cesse aux circonstances de leur rencontre ; rencontre qui remontait à quatre ans maintenant.
Un jour, Aria était tombée sur Azur. Au sens propre du terme. Il avait entendu un sifflement, noté une ombre qui se dessinait, de plus en plus précise, et avait relevé la tête. Il s’était retourné juste à temps pour s’apercevoir qu’une petite fille au cheveux blonds chutait dans sa direction à grande vitesse. Elle avait tendu ses petits bras en avant, et il avait amorti le choc avec son corps. Il s’était relevé, chancelant. Elle n’avait pas ouvert la bouche, pas prononcé un mot, et s’était contentée de lui sourire. Un de ces sourires remplis de malice qui l’avait immédiatement séduit. Il lui semblait visiblement tout à fait normal de se retrouver dans les bras d’un parfait inconnu après avoir manqué de s’écraser sur le pavé. Lorsqu’il croisa son regard, il ne fit aucun doute qu’elle l’avait déjà adopté. Parfois, il lui semblait même que ça n’avait pas été lui, mais elle qui l’avait choisi.
Jamais cette fillette n’aurait dû lui tomber dessus sur une esplanade parfaitement dégagée. Il avait immédiatement repoussé la possibilité qu’elle soit tombée du cinquième étage de quelque manière que ce fût. La voûte supérieure s’élevait à plus de quatre cents mètres du sol, et l’impact après une telle chute aurait été mortel pour les deux protagonistes. De plus les soubassements des différents étages étaient enfouis à une cinquantaine de mètres en dessous de la surface habitée. Les accès aux différents sas de maintenance étaient très largement surveillés, et il semblait impossible qu’une enfant de quatre ans ait pu s’y déplacer librement. Il avait beaucoup réfléchi à la configuration de l’endroit où il se trouvait, aux circonstances de leur rencontre. Et lorsqu’il y réfléchissait il en venait toujours à penser qu’Aria était tout simplement apparue à une dizaine de mètre du sol avant de fondre sur lui. Il s’en accommodait. Il avait vécu par le passé des événements bien plus perturbants.
–Je vais aller voir Dorgan.
La jeune fille se retourna vers Azur, encore un peu perdue dans ses pensées. Les gâteaux d’Ezra la transportaient dans une autre réalité.
–Tu veux venir ?
Elle fit oui de la tête. Azur savait qu’Aria appréciait l’atmosphère si particulière de la boutique de Dorgan. Comme tous les ateliers, il était exigu, encombré, plein de rouages, de pistons et de pièces de rechanges. En certains endroits traînaient des bras hydrauliques ou de exosquelettes de combat. Il était si fortement imprégné d’huile qu’elle suintait des murs et il y flottait une odeur d’essence et de rouille qui vous prenait les narines pour vous les rendre en mauvais état. C’était une formidable caverne aux merveilles pour qui s’intéressait d’assez près à la mécanique.
Dans ce fatras régnait Dorgan. Il extirpait du chaos ambiant des choses insoupçonnées. Et lui et le bleu de travail maculé d’huile et d’essence, qu’il portait depuis trente ans, avaient effectué plus de réparation que quiconque.
Dorgan devait être l’un des rares hommes de Fhèbe à posséder un robot –un modèle au nom imprononçable que le mécano avait rebaptisé Stan. Il fallait dire que ces derniers n’avaient pas très bonne presse depuis la révolution des méchas, qui avait pris fin aussi subitement qu’elle avait commencé, près de deux siècles auparavant. Et le robot du mécanicien devait avoir été construit à cette période. Il était résolument obsolète, et malgré les nombreuses réparations et améliorations que lui apportait Dorgan, il ne fonctionnait jamais plus d’une semaine d’affilée. De plus, il était particulièrement gourmand, et les batteries qui l’alimentaient étaient presque introuvables depuis la découverte de l’énergie cristalline. Bien que le mécano ait tenté de le faire à plusieurs reprises il semblait impossible de lui greffer un transformateur moderne ; la taille du cristal aurait été disproportionnée. Et aucune des tentatives de Dorgan pour baisser sa consommation n’avait abouti.
L’homme approchait la cinquantaine. Il était fin et sec ; nerveux. Ses cheveux gris étaient retenus en une queue de cheval qui dépassait sous un bandana. Il avait des traits durs ; les traits d’un homme que la vie a épuisé, mais qui s’y est résigné.
Nul ne savait exactement ce qui unissait le jeune homme au mécanicien. Le jour où Azur s’était rendu à l’atelier de Dorgan, la première fois, les deux hommes semblaient se connaître depuis toujours. Quiconque connaissait le mécano un tant soit peu savait qu’il n’aimait personne et ne respectait pas grand monde. Pourtant, il témoignait au jeune homme une sorte de déférence et la fillette l’avait immédiatement attendri. Aussi acceptait-il qu’ils viennent lui rendre visite. Il ne l’aurait jamais avoué, mais pouvoir enseigner à Azur des principes de mécanique élémentaires tandis qu’Aria les écoutaient attentivement constituait une de ses dernières joies.
Lorsqu’ils arrivèrent à l’atelier, en bordure de la place, Dorgan était en train de vérifier le châssis quadrupède de Stan, en pestant, comme à son habitude. Azur saisit Aria par la taille et la posa sur une caisse en métal. Elle s’assit, les jambes croisées, et contempla le désordre ambiant dans un silence religieux. Dorgan ne s’était toujours pas aperçu de leur présence, ou ne le manifesta pas.
Azur s’éclaircit la gorge. Dorgan continuait de trifouiller le châssis.
-Je sais qu’t’es là gamin, n’t’excite pas.
-Vous savez, Dorgan, depuis le temps, vous devriez sincèrement songer à vous en débarrasser. Il vous aura coûté une petite fortune en entretien, et je ne parle pas de l’investissement temporel. Si les robots ont été créés pour nous faciliter la vie, le concepteur de Stan s’est pas mal fourvoyé. Vous y passez combien… les deux tiers de votre temps libre ?
Le mécano, toujours allongé s’essuya le front avec son avant bras.
-J’sais pas ce qui me dérange le plus, gamin. Le fait qu’t’aies raison, ou le fait que j’en vienne à considérer qu’il faudrait que j’t’écoute ?
Azur sourit intérieurement. Quiconque se serait permis une telle remarque sur Stan aurait déjà été invité à aller se faire voir ailleurs.
Dorgan daigna enfin s’extirper de sous le robot et se releva d’un bond. Toujours alerte, pensa Azur.
-Bon, gamin, allons droit au but, je sais qu’t’es pas là pour un cours magistral aujourd’hui, et j’crois pas qu’ça soit le jour des livraisons, donc t’attends que’que chose de moi, j’me trompe ?
-Ha, ça, on ne vous la fait pas Dorgan. Aussi vais-je vous poser la question immédiatement : qui suis-je ?
-Tiens, ça f’sait quoi… Deux, trois ans peut-être que tu n’me l’avais pas sortie celle là. Sache qu’la réponse s’ra toujours là même : « J’sais pas ». Et j’te l’répète : ce qui t’arrive est une bénédiction. Crois moi, j’aimerais bien oublier que’ques événements et reprendre un nouveau départ. Tout c’que t’as à savoir, j’te l’ai déjà dit. Mais continue à remuer ton passé, et tu finiras dévoré par tes propr’ démons. T’as pas mieux à faire que d’poursuivre ces chimères, maint’nant ?
Le mécanicien se tourna vers Aria pour lui sourire. On sentait que l’exercice était difficile, mais qu’il y mettait du sien.
-Ça fait un paquet d’années que j’te connais maintenant, gamin. Aussi, je sais très bien que le conseil avisé que j’vais te donner tombera dans l’oreille d’un sourd, mais j’vais quand même te l’dire : si t’as oublié ton passé, c’est qu’il doit y avoir une bonn’ raison. Alors continue comme ça !
Il y avait longtemps qu’Azur n’attendait plus vraiment que Dorgan lui fournisse quelque réponse que ce soit. Mais aujourd’hui, il était troublé. Même le mécano qui ne faisait pas attention à grand chose pouvait le sentir.
-Vous semblez ne pas comprendre Dorgan. Je vous avais parlé de ces hommes en costume qui semblaient me suivre il y a quelques années. Vous aviez mis cela sur le compte d’une paranoïa chronique. Après l’apparition d’Aria dans ma vie, ces manifestations ont mystérieusement pris fin, tant et si bien que j’ai fini par croire que vous aviez raison.
Et puis, il y a quelques jours, tout a recommencé. Au moment où nous parlons, deux hommes sont en train de faire le pied de grue devant votre atelier. Ils nous suivent depuis que nous sommes arrivés sur la place.
Et, il y a le rêve ! Ce rêve récurrent ne peut pas être vide de sens ! J’y suis seul, et j’avance dans un monde hermétiquement obscur. Il y a ces formes qui se meuvent à côté de moi, mais elles sont indistinctes. Dans la pénombre, je n’aperçois que quelques silhouettes noires qui se détachent à peine des contrastes de gris ambiant. Soudain, sortie de nulle part, une faible lumière me prend la main. Il s’agit d’une petite fille ; Aria je pense. Elle brille si intensément que c’en est aveuglant dans ces ténèbres, si bien que je n’arrive pas à voir son visage. Elle projette sur toute chose un éclairage neuf, qui étire d’avantage les ombres, ce qui m’empêche de distinguer autre chose que ma route. Mais elle m’apaise. Généralement, le rêve s’achève alors que nous continuons notre progression en direction d’une lumière qui se profile sur l’horizon.
« Hier pourtant, le rêve a continué. Et j’ai vu émerger des ombres des silhouettes familières, hostiles, et inaccessibles. Puis il y a eu cette fracture. Quelque chose de prodigieusement violent, qui me brûlait intensément. Et les ombres ont tenté de dérober la lumière. C’est alors que je me suis réveillé.
« J’ai le sentiment que les ombres sont ce pan de mémoire auquel je n’ai plus accès ; cette sorte d’amnésie lancinante. Et quelque chose de primordial va se produire. Je crains que nous n’ayons plus tant de temps que cela pour discuter vous et moi Dorgan. J’ignore réellement pourquoi, mais je ressens un danger imminent.
Dorgan ne disait rien. Azur haussa les épaules. Lorsqu’il fit mine de partir, le mécano tendit vers lui un bras noueux et le saisit. Son regard avait une intensité peu coutumière :
-Gamin, plus un objet se trouve proche de la lumière, et plus son ombre grandit.
Azur était mal-à-l’aise, mais savait qu’il ne tirerait rien de plus du vieux mécanicien. Il attrapa la main d’Aria.
Au moment où ils franchirent la porte de la boutique, Azur entendit distinctement :
-Tu peux pas t’permettre de mourir gamin. Tu dois vivre, toi. Il le faut.
mardi 7 juin 2011
J'ai oublié ce dont je voulais vous parler
jeudi 21 avril 2011
Il était une fois Twitter
Un petit oiseau bleu, un gazouilli, un outil social devenu quasiment indispensable dans le milieu informatique, je ne vous présenterai pas Twitter ici. Je me contenterai de jouer les “vieux cons nostalgiques du web“. Parce que oui, je vous l’affirme : il y a eu une période faste de twitter, aujourd’hui révolue.
Honnêtement, Twitter, j’y ai cru. Longtemps. Je m’y suis moi-même mis relativement tard, après en avoir pas mal entendu parlé, autour de janvier 2009. Au début, comme tout un chacun, j’étais bien en peine de voir l’intérêt de cet outil qui ressemblait plus à une tour d’ivoire qu’à un réseau. Certes, vous apercevez les gens s’ébattrent joyeusement, mais personne ne semble faire attention à vous. Vous multipliez les followings, sans recevoir de followers en retour. Frustrant.
Donc, comme vous tous, j’en suis sûr, j’ai essayé, et puis j’ai arrêté, pendant à peu près deux mois. Je lançais un tweet par-ci par-là comme on lancerait une bouteille à la mer. Cela me rendait, n’ayons pas peur des mots, malheureux ; malheureux car j’avais déjà noté le potentiel qui se cachait là, pour peu que l’on connaisse les bonnes personnes.
Et puis je m’y suis remis, et petit à petit, j’ai commencé à interagir avec les uns, les autres, à me trouver quelques similitudes assez étonnantes. Je retrouvais cette dimension oubliée avec facebook, d’anonymat. Je suivais, bien évidemment, des personnes que je connaissais dans la vraie vie, mais j’avais réussi à me redéfinir en tant que personnalité numérique (cf. cet article). Avec un peu de pratique, tout y est plus simple, sans fard, sans prétention. Twitter promet de réinventer le journalisme, le partage de l’actualité, tout en permettant à chacun de piocher l’information où il le désire. En plus de cela, il fait tourner les lolcats personnes.
En juin, les pt’tits gars de chez Weelya, @Un_geek @Paraboul et @Psish (anciennement @jchavarria), mettent en place un chat IRC via twitter. Dès lors, les rencontres se multiplient, et ce petit groupe lance quelques concepts désopilants, alors largement suivis. Je me souviens avec émotion de ces quelques heures où tous nous avions mis pour avatar une star de série TV des années 70-80. Haaaaa, mes chers petits amis, que de moment de joie nous avons partagé alors, bien avant les “journées à thème“.
Et puis, fin 2009, coup de mou assez général. Après un “mois du zombie“, suivi d’un “mois du roux“ lancé par @ToitagL @Ilagee_II (anciennement @Ilagee), et votre serviteur, twitter est en perte de vitesse. J’ai déjà conscience que j’ai passé trop de temps à rencontrer des personnes avec qui je ne partage finalement pas autre chose que la virtualité, et la vague de nouveaux arrivants tend à m’indisposer. Passons sur les trolls tardifs, il y en a de tout à fait plaisants, mais voilà, Twitter va souffrir, en France, de trois phénomène, qui en ont amorcé le déclin.
Pour commencer, Twitter devient mainstream. Début 2010, il s’ouvre à toute une frange de la population qui se fout vertement de ses avantages. Drague lourde, attaques mesquines, petit à petit, votre timeline Twitter se transforme en une sorte de chat caramail. Cela dépend de qui l’on suit me direz-vous, et je vous cède ce point. Mais il entraîne un corollaire intéressant : cessez de suivre quelqu’un, et dernier prendra cela comme un coup de poignard dans le dos, un « déni d’amitié virtuelle ». De biens grands mots, somme toute.
L’ouverture de twitter induit un autre phénomène : lorsqu’on partage sa vie sur twitter, il FAUT se rencontrer, et être TRÈS nombreux. Je me souviens, fut un temps, de quelques appels lancés pour se retrouver entre joyeux (mais surtout curieux) drilles, avec pour but d’essayer un restaurant, ou de se boire un godet ; Créer quelques instants de convivialité mais sans aucune commune mesure avec ce que cela a pu devenir. Dorénavant, pas une semaine ne se déroule sans un aperitweet, twapéro, twestival, j’en passe et des meilleurs. On va me reprocher d’être hypocrite ; il est vrai, après tout, que j’ai rencontré ma chère et tendre par l’intermédiaire de telles soirées. Mais avouez qu’entre passer sa vie à traîner entre “twittos“, et se retrouver épisodiquement faute de mieux, ou de plan, il y a un monde. Et toute cette clique bien pensante de bisounours ne tolère, qui plus est, pas la critique. Si l’on ne participe pas, c’est qu’il doit bien y avoir une raison. C’est vrai, enfin, passer le plus clair de son temps derrière un ordinateur a toujours été un facteur d’émancipation et d’ouverture aux autres ! Suis-je bête…
Enfin, dernier phénomène : l’appropriation de l’outil par les journalistes et autres “professionnels du web“ –vous savez, le genre qui vend des PDF pour se faire de l’argent. C’est bien simple, ils sont partout ! Et à les entendre, ce sont eux qui ont conçu Twitter. Et ils n’étaient certainement pas loin lorsque fut inventé le feu, mais c’est une autre histoire. Ils tentent de “professionaliser“ les échanges, en apportant, hum… je dirais cette dimension pompeuse qui fleure bon les excréments canins.
Là encore, je généralise, mais vous voyez ce à quoi je peux faire référence.
Imaginez le paradoxe de twitter aujourd’hui, qui veut la plupart des personnes possèdent deux ou trois avatars différents les uns les autres, qui vous empêche de dire ce que vous voulez, ou d’être, tout simplement. Les codifications sociales y sont même plus strictes que dans la vie. Les attaques y sont plus facile, et il est rare que l’on vous concède la moindre bourde.
Alors oui, Twitter, j’y ai cru. Et je continue et continuerai de l’utiliser, quotidiennement. Mais avec tellement moins d’entrain, tellement moins de plaisir… D’outil d’action, il est tout simplement devenu un outil de consultation dans laquelle je chronique mes petits tracas. Autant dire : un instrument supplémentaire au nombrilisme ambiant.
Twitter, la France a fait de toi ou dispositif dévoyé et a renié ton potentiel. Pardon.
dimanche 13 mars 2011
Cougar Train - Le Lyon Paris de 17h46
Le train est arrivé à 17h58 en gare de Lyon Part-Dieu. Elle est montée, l’air pas aimable, du haut de sa cinquantaine fraîchement ravalée. Elle a regardé cette femme qui passait dans le sens contraire dans le couloir du TGV avec, visiblement, l’envie de lui arracher les yeux. Elle s’est installée à une place qui ne lui était certainement pas attribuée, sans se soucier outre mesure de faire chier son monde.
Il est arrivé, en retard, alors que le train allait partir. Il s’est approché, timidement. Grand, brun, les cheveux attachés, de ce genre que l’on appelle communément ‘gothique’, alors qu’il était plus probablement issu d’une mouvance Steam-punk. Il lui a demandé s’il pouvait s’asseoir. Elle l’a regardé ; une seconde a suffit : la vingtaine, l’innocence ; elle a souri.
« Bien sûr, je vous en prie »
Il a retiré son chapeau, elle en a profité pour lui parler de la première chose qui lui passait par la tête. Une badinerie, évidemment. Quoi d’autre ?
Il l’a considérée d’un peu plus près ; Blonde, des anneaux d’oreilles, un maquillage outrancier, une beauté fanée, bien sûr, mais ça n’était déjà plus ce qui l’intéressait. La ronde de la séduction était engagée, des deux côtés, du tout cuit pour ainsi dire.
«Mais vous vous rendez à Paris ? Pour travailler sans doute ?
-Non, j’y habite, a-t-elle répondu simplement. »
Pour un peu, elle aurait rougi. Elle avait du talent, cela ne faisait aucun doute. Ou l’expérience.
Il voulait avoir l’air spirituel, il lui a parlé de son auteur préféré :
« Vous connaissez Werber ? »
Aouch, raté… Heureusement pour lui, elle ne le connaissait pas. Ou peut-être a-t-elle fait semblant, pour ne pas qu'il s'épanche, qu’il garde son charme.
« J’aime lire, mais je n’ai plus tellement le temps. Je travaille énormément.
-Oh, vous savez, personne ne lit vraiment. Moi-même, je lis le soir, dans mon lit, avec la télé en fond sonore. Une sale manie,…
-Comme tout le monde, avaient-ils fini de concert. »
Elle voyait venir ses coups à l'avance, mais elle essayait de lui laisser le sentiment qu’il contrôlait entièrement la situation.
Il était plein de certitude, impétueux, fougueux sans doute. Très sûr de lui en tous cas. Tout à fait sa came.
Il lui fallait du temps, qu’il prenne les devants. Elle l’a laissé revenir. Il n’aura pas fallu 10 min.
« Le paysage est magnifique avec cet éclairage »
Un poète maudit ; de mieux en mieux. Il pourrait lui soupirer du Baudelaire en lui faisant l’amour.
« Oui, c’est le genre d’éclairage qui sait mettre les choses en valeur »
Elle s’était retournée pour le regarder droit dans les yeux en disant cela. Il avait craqué. Ils avaient continué à échanger sur tout et rien. Surtout sur rien en fait. Il ne fallait pas que la magie cesse.
Et puis, il y avait eu cet arrêt au Creusot. Un homme la quarantaine, élégant, dynamique, avait annoncé au jeune gothique qu’il se trouvait à sa place. Le jeune homme c’était levé, s’était poliment excusé, en ajoutant que « vous savez ce que c’est que de prendre un billet au dernier moment dans un TGV », puis était parti. Dans un autre wagon. Loin.
La femme s’était aussitôt rembrunie. Adieu l’amant et sa jeune vie bouillonnante, sa peau douce, l’espoir d’un poème ; adieu la jouissance momentanée, la palpitation, les allers-retours entre ses jambes.
Elle avait rentré ses griffes, dissimulé à nouveau ses oreilles pointues sous sa chevelure blonde, et caché sa queue de fauve sous sa robe. Ce soir, le couguar rentrerait sans proie.
mardi 21 décembre 2010
Les interviews fantastiques 2 : Le chasseur
mercredi 24 novembre 2010
Je vous ai déja dit que : je suis sur Trimtab
vendredi 19 novembre 2010
Z-World 1
Voilà le début d’une histoire assez basique, avec un postulat simple. Mais je ne vais pas vous le déflorer avant que n’ayez commencé à lire. Car je suis contre les quatrièmes de couverture. En effet, si la vie était une quatrième de couverture, combien d’entre nous la refuseraient-ils de la lire ?
—
La nuit était tombée depuis longtemps sur le chemin de terre, et il était complètement désert à présent. Les ombres de la forêt environnante menaçaient le cavalier solitaire qui avait eu le courage de continuer sa route. La lune avait atteint son zénith et perçait çà et là la frondaison, apportant à la scène un éclairage bleuté. Le visage du voyageur demeurait dans l’ombre d’un capuchon de lin. Malgré la moiteur estivale, l’homme portait des vêtements épais qui le couvraient entièrement. À son flanc pendait un baudrier dont les attaches en argent tintaient légèrement contre le pommeau d’une épée à chaque foulée de l’étalon. Ses mains étaient gantées de cuir ; sa droite tenait fermement les rênes de son pur-sang noir tandis que sa gauche effleurait sans cesse la garde de sa lame. Ses yeux scrutaient l’obscurité avec attention.
Au bout de quelques minutes, le cavalier s’immobilisa. Sa monture semblait en proie à une agitation que, depuis le temps, il connaissait.
Grobak mis pied-à-terre, et se dirigea d’un pas assuré vers la demeure délabrée, vestige d’un autre temps. La troupe qu’il suivait avait dû espérer trouver un endroit sécurisé où passer la nuit. Comme à chaque fois, il se repassa mentalement toutes les règles pour vérifier s’il n’en avait enfreint aucune. À priori, pas jusqu’à maintenant.
On comprenait très rapidement pourquoi cette maison était demeurée inhabitée –jusqu’à aujourd’hui– : de larges fenêtres qui laissaient passer la lumière, dépourvue de fossé de délimitation, un rez-de-chaussée de plain-pied… Passons sur la forêt qui n’avait sans doute pas recouvert tout ce territoire à cette époque, mais c’était en soi un miracle, ou une aberration, que quelqu’un ait permis la construction d’un tel édifice ; sans doute quelque riche excentrique. Et qui que ce fût qui avait tenté d’y trouver refuge, il semblait dénué de toute forme de bon sens.
Grobak s’attendait à ce que ça grouille. Les espaces clos, il détestait ça. À une dizaine de mètres de lui, la porte était encore fermée. Mais la maison était toujours plongée dans l’obscurité. C’était un signe qui trompait rarement. Ça et l’ombre qui passa à une des fenêtres du premier étage.
Il sortit la lame et s’avança, épée au clair. Il activa la poignée de la porte d’entrée qui s'ouvrit sans résistance. « S’il y avait une entrée secondaire, songea-t-il, ils m’auraient attaqué depuis longtemps. »
La porte grinça faiblement et dans son dos, son cheval recula de quelques pas. Il avait vu juste. Les chevaux sentent la mort. Toujours. Le sien était encore jeune, et il devait s’attendre à tout moment à ce qu’il détale, ce qui n’arrangerait pas ses affaires. Il se devait d’agir le plus rapidement possible.
Une fois la porte ouverte, si lui pouvait les sentir, la réciproque était vraie. Et ils n’allaient certainement pas tarder à accourir des étages supérieurs. Grobak remonta sur son visage son écharpe, affirma sa prise sur son arme et se prépara au combat. Tout ce qu’il fallait, c’était mettre la main sur la lettre. Et il saurait reconnaître son porteur lorsqu’il le verrait. « L’avantage, pensa-t-il, c’est que maintenant, je n’aurai plus à le traquer. C’est lui qui viendra à moi ».
Il s’engagea sans hésiter dans le hall d’entrée, et referma derrière lui la porte. Le cheval aurait moins de chance de s’enfuir ainsi. La pièce était plongée dans les ténèbres lorsqu’il entendit le premier grognement, sur sa gauche. Il y en avait donc au rez-de-chaussée. Et ils allaient rameuter les autres. Grobak sourit sous son écharpe. Ils étaient frais du jour, cinq, six au plus, il n’aurait aucun mal à les contenir tous.
Il tendit son bras armé sur la gauche, dans le prolongement de son épaule. Bien que son coup portât, le beuglement de la créature retentit de nouveau. Il avait raté le crâne. Au jugé, il s’était enfoncé dans la cage thoracique de son adversaire ; un sacré morceau. Il retira sa lame pour asséner un deuxième coup, en taille celui-ci, mais beaucoup plus violent, une vingtaine de centimètres plus haut. Le gémissement rauque mourut dans la gorge de l’être dont la tête se détacha du corps.
Le spadassin s’aventura dans la pièce de laquelle avait émergé la première créature. Au moins était-elle baignée par le clair de lune, aussi pourrait-il se fier à sa vue. Simultanément, des bruits de pas rapides se firent entendre dans les escaliers, suivis de cris animaux. Grobak se tint prêt. Et quelques secondes après, ils pénétrèrent dans le halo lumineux. Il y en avait trois. Ils n’avaient déjà plus rien d’humain. Leur visage avait été arraché, mastiqué ; l’œil droit de celui qui lui faisait face pendait, minablement retenu par le nerf optique dans son orbite creuse. Entre les côtes mises à nu du second saillait un poignard enfoncé là avec la force du désespoir. Le troisième se répandait en morceaux de chair putréfiée.
Le premier infecté de la troupe devait se trouver ailleurs. Pour qu'ils se finissent tous de la sorte, l'incubation avait dû non seulement fulgurante, mais surtout invisible. Un cas de survivance spontanée ?
Le messager n’était pas là. Cela contrariait beaucoup Grobak. Et s'il avait réussi à s'enfuir ?
Ses gestes furent beaucoup plus précis cette fois ; il devait faire vite. Le premier mort-vivant eut tout juste le temps de lever un bras que l'épée de Grobak s'enfonçait déjà entre sa mâchoire béante pour ressortir au niveau de l'occiput. Il s'écroulait à peine que l'épéiste se fendît d'un coup qui emporta la moitié supérieure du crâne du deuxième. Le dernier tenta de lui saisir le bras ; il lui brisa le tibia d'un coup sec. Alors que son corps s'affalait Grobak le décapita. Il n'avait pas le temps pour plus de raffinement. Son cheval ne tarderait pas à attirer à lui tous non-morts des environs.
Toujours encapuchonné, il remonta les escaliers. Intuitivement, il monta directement au deuxième étage. Ils avaient été relativement bruyants en bas. Si aucun autre mort-vivant ne les avait rejoints, c'est qu'ils devaient être occupés ailleurs.
Lorsqu’il atteignit le palier du second, il entendit les bruits caractéristiques de mastications. Sa seule pensée fut pour la lettre : « Pourvu qu’elle soit lisible. »
Le dernier étage était pourvu de baies panoramiques qui lui permettaient de voir aussi distinctement qu'à l'extérieur. Il n'en demandait pas tant. Il enfonça avec fracas la porte de la salle d'où provenait l’agitation macabre. Les deux créatures étaient en plein repas. L'odeur aurait été insoutenable pour beaucoup. Il avait juste fini par s'y habituer.
Avant qu'ils ne fassent mine de se relever, Grobak fit jaillir son épée qui emporta le crâne du premier comme si la lame était passée au travers, et continua sa lancée pour trancher la moelle épinière du second en profondeur. Sa tête bascula en avant sans totalement se détacher du tronc, encore retenue par quelques tendons. Les corps s’affaissèrent mollement sur le côté. Par précaution, et bien qu'il sembla incapable de se mouvoir vu l'état dans lequel ses deux anciens acolytes l'avaient laissé, Grobak décapita leur “festin“ avant qu'il ne se réveille.
Grobak jura. Le messager n’était pas là, il avait donc réussi à partir avant que l’épidémie ne frappe le groupe dans son ensemble. Il devait repartir. Maintenant.
Le spadassin fit volte-face. Il avait entendu du bruit. Dedans ou dehors ? Il courut jusqu'aux larges fenêtres. D’autres créatures sortaient de la forêt. Le cheval était toujours là, même s’il semblait lutter contre ses instincts pour ne pas s’enfuir. Brave bête.
Grobak se jeta dans l'escalier. Il avait entendu de l’agitation aux étages inférieurs. C’était un avantage : mus par la faim, les cadavres étaient bruyants. Mais dans ce cas précis, il semblait plus nombreux que ce que Grobak avait d’abord imaginé. Tout autour de lui, dans les chambres, dans les escaliers, sur le palier, il entendait déjà résonner les râles des morts. Beaucoup trop nombreux. Ceux de la troupe qui avaient réussi à s’enfuir n’étaient pas passés par la porte principale. Il existait donc une entrée secondaire. Il s’était précipité, persuadé qu’il n’en était rien.
Jamais il ne pourrait pas s'en sortir en fonçant dans le tas. Mais mourir sans avoir tout donner lui paraissait insupportable. Déjà, un mort lui saisissait le bras. Il tenta de percer le cuir de son gant avec ses dents, mais sa mâchoire se déboîta. Il avait moins d’un an. Trop vieux pour être dangereux, trop jeune pour se régénérer. Grobak lui décocha un puissant coup avec le pommeau de son épée, et sa nuque émit un craquement sec. Il balaya l’espace avec son arme ; trois autres créatures s’affalèrent. Cinq prenaient déjà leur place. Il jeta un rapide coup d’œil autour ; les fenêtres étaient toutes hors de sa portée à cet étage. Réfléchir, vite. Il y en avait déjà trop pour qu’il tente une percée au rez-de-chaussée. Il ne pouvait pas non plus remonter. Ça aurait été une erreur de débutant. « Pas la pire que j'ai fait aujourd’hui, songea-t-il. ».
Il s'engouffra à nouveau dans les escaliers pour remonter au deuxième étage. Il voyait clair, aucune forme de peur ou d’empressement ne troublait son jugement. Ça n’avait jamais été une proie. Il rengaina sa lame et courut. En dessous de lui, les grognements s'accentuèrent, et les pas devinrent plus lourds. Ils courraient maintenant. Il n'avait pas le temps de s’inquiéter. Aussi plongea-t-il sans hésitation à travers la baies vitrée.
Puis tout se déroula au ralenti. Il pivota sur le côté en se roulant légèrement en boule pour atténuer la chute. Il estima exactement la distance qui le séparait du sol : 7m50. Le jardin avait connu un semblant d'aménagement, même si cela avait été des siècles plus tôt. Il ne risquait pas de se réceptionner sur un rocher. Il pourrait sans problème atteindre son cheval avant les morts-vivants.
Tout allait se jouer dans les quelques secondes à venir.
Soudain, la porte d'entrée de la villa s'ouvrit à la volée, libérant un flot impressionnant de cadavres ambulants. Beaucoup plus nombreux que ce qu’il avait envisagé, effectivement. Grobak ne toucherait pas le sol avant deux secondes : une éternité. D'ici là, ils seraient sur lui.
Sans vraiment savoir pourquoi, il s'empara de son épée et porta un coup en direction du sol. La lame se planta dans la terre molle. Fort de cette prise il tira sur son bras pour faire levier et ainsi se propulser un peu plus avant. Il avait gagné presque un mètre et l’accélération qu’il lui fallait. Il effectua une roulade, profita de sa lancée pour se redresser et courir vers son cheval. Entouré de corps en putréfaction, il ruait dans tous les sens. Il s’arrêta et commença à galoper en direction du chemin de terre. Grobak ne pouvait pas le laisser s’enfuir. Il bifurqua pour couper la trajectoire de son cheval.
Il était à quelques mètres du pur-sang. Il tendit une main pour le saisir par les mors ; tenter le calmer sans l’arrêter totalement.
Soudain, il chuta. Son pied venait de se coincer dans tronc –humain, et visiblement affamé– recouvert de terre et de feuilles. Voilà qui était inattendu. « Pas maintenant, pensa-t-il. Pas maintenant ! »
Sa main se referma par réflexe sur la bride de l’étalon qui continua à galoper. Il ne cherchait plus à l’arrêter. Il assura encore sa prise, et s’enroula dans son manteau. Il devait éviter les blessures.
Il devait continuer à chercher le messager. Il n’avait pas conscience de l’importance de l’information qu’il détenait. Peut-être pourrait-on enfin s’affranchir de la peur millénaire.
Grobak, toujours accroché à son cheval, disparut dans la légère brume nocturne.
—
Qu’aurait été le monde s’il n’avait jamais existé. Morts-vivants, revenants, hommes creux, non-morts… Nous leur avons donné tant de noms. Et pourtant, nous ignorons toujours d’où ils viennent, ce qu’ils sont, quelle est leur finalité.
Les écrits témoignent qu’ils ont toujours existé. Depuis la nuit des temps, nous devons partager notre terre avec ces créatures qui prennent sans émotion le visage des êtres qui nous sont chers pour mieux nous dévorer. Est-ce le legs macabre de nos lointain ancêtres ? D’une civilisation qui aurait vu naître les germes de sa propre destruction ?
Les théories les plus récentes veulent qu’ils soient tout simplement porteurs d’une infection. Mais quel type de maladie est capable de simuler la mort pour mieux nous tromper ? Quelle aberration veut que des blessures qui nous atteindraient mortellement ne leur causent aucune douleur ?
Nous avons mis plusieurs millénaires avant de prospérer malgré leur présence ; à constituer des cités éparses, des semblants de communautés. Grâce à notre capacité d’adaptation, nous avons pendant quelque temps limité la menace qu’ils constituaient.
Mais l’homme est un loup pour l’homme. Un jour, une communauté émerge, puis une autre. Quelqu’un tente d’y asseoir son pouvoir, sa domination. Et c’est ainsi que les guerres éclatent. Nous ne sommes pourtant pas suffisamment nombreux pour nous permettre de grandir leurs rangs.
Parfois, ils semblent avoir totalement disparus. Et lorsque nous nous y attendons le moins, ils reviennent, plus forts. Le temps joue en leur faveur. Nous pensions qu’ils étaient tous lents, malhabiles, que leur seule force résidait dans la masse. Mais eux aussi ont commencé à évoluer. Leur peau flétrie a commencé à se régénérer. Certains sont devenus plus rapides, plus vicieux… Plus silencieux également. Et leur nombre croît chaque jour.
Mais tout n’est pas encore perdu. L’humanité est pleine de ressources, et s’accroche au moindre ridicule fragment d’espoir qu’on veut bien lui céder. Il est là, quelque part, cet Espoir. Et maintenant, nous savons de qui il s'agit.
J’ai dépêché un homme sûr pour nous ramener cet Espoir. Dorénavant, j’attends.