dimanche 13 septembre 2009

L'éphéméride provinciale (1)

Calixte était un homme simple. Pas stupide, loin de là. Il était simplement de ceux qui n'ont aucune exigence, et se contente de ce qu'ils ont –c'est-à-dire de peu. Il était effrayé par les revendications sociales, et le trouble que cela pouvait apporter à une société. Il se fichait bien que certains de ses collègues puissent le taxer d'être mou, ou encore apathique. Les plus extrêmes voyaient en lui le parfait petit suppôt du capitalisme. Or, en réalité, Calixte était apolitique, et se souciait de savoir comment fonctionnait la société comme de sa première chaussette. Ce qui n'était pas tout à fait vrai d'ailleurs, puisqu'il se rappelait parfois avec émotion du petit canard blanc et jaune qui ornait ses pieds lorsqu'il était enfant, tandis qu'il ne pensait jamais à ce qui pouvait faire tourner le monde. Il n'avait aucune notion d'économie, de droit, ou de politique étrangère. Encore moins de physique ou de phénoménologie. Il pensait simplement que se lever chaque jour était en soi un miracle, et qu'il lui fallait être reconnaissant d'être en vie. Reconnaissant envers quoi, il n'en avait aucune idée. Car, bien qu'il n'y ait jamais à proprement réfléchi, il était profondément agnostique. Le concept même d'un dieu tout puissant lui était étranger. Mais cette gratitude profonde et sincère représentait la seule vérité à laquelle se raccrochait Calixte.


Calixte avait un âge incertain. Il aurait tout aussi bien pu avoir vingt-cinq ans que quarante. Son visage lisse trahissait son manque d'expressivité. Il avait le regard neutre ; ni bovin, ni pétillant d'intelligence. Pourtant, contemplatif de nature, il analysait avec justesse les choses.

On ne pouvait pas dire de Calixte que sa vie sentimentale était intense. Sans doute parce qu'il se désintéressait de la question. Il n'était pas vilain. S'il avait voulu, il aurait même pu être tout à fait beau. Il avait bien essayé quelques rares fois, pour faire comme tout le monde. Mais on ne pouvait pas dire que l'expérience s'était montrée concluante. Pourtant, il espérait rencontrer l'âme soeur un jour. Certainement. Disons qu'il restait ouvert à l'éventualité.


Calixte travaillait au service du recensement d'une petite mairie de province. La ville importait peu. Bien qu'il en fasse partie, il ne comprenait pas non plus la toute-puissante machine administrative. Il avait simplement l'impression d'être un rouage qui en facilitait le fonctionnement, à son échelle. Il avait commencé à travailler comme agent d'accueil dans cette même mairie. Comme il ne se plaignait jamais, effectuait le travail qu'on lui demandait d'accomplir sans jamais trouver rien à redire, il avait tout naturellement été promu dans un service plus prestigieux. Cette promotion l'avait dans un premier temps laissé perplexe. Et puis il avait finalement accepté de changer ses habitudes, et de se charger de répertorier décès, naissances, mariages et divorces. Et puis, il y avait pris goût. Il rencontrait moins de personnes, mais prenait d'autant plus conscience de la chance qu'il avait d'être en vie qu'il connaissait le nombre exact de défunts que l'on devait déplorer quotidiennement. Et sa gratitude était allée croissante.


Calixte aimait son travail. Il avait cela dans le sang. Certains naissaient fonctionnaire. Et Calixte était rédhibitoirement de ceux-là. Il n'avait jamais nourri plus d'ambition que cela : travailler derrière un bureau avec des horaires bien cadrées –même s'il lui arrivait de faire du zèle– était tout ce qui pouvait le contenter. Il passait le plus clair de son temps à remplir des dossiers, à classer des fichiers et à tamponner des actes. Classer était une activité qu'il aimait au-dessus de tout. Cela donnait une cohérence aux choses. Et lorsqu'il avait fini de classer, tout lui paraissait plus simple. Son travail se limitait alors à 6 colonnes, au maximum. Mais c'était sans conteste celle des décès qui l'intéressait le plus. Sans considération morbide. Aucune. Jamais.


À ce stade du récit, et avant d'aller plus loin constatons une chose: Calixte n'était le genre de personne qui se remettait en question. Une seule vérité, à priori inaltérable sous-tendait sa vie. S'il n'avait pas évolué dans la vie comme avec des oeillères, on aurait pu dire de lui qu'il était fataliste.


C’était une fin de journée comme toutes les autres. Plongé dans ses quelques dossiers, Calixte effectuait son travail comme à son habitude : avec application.

Il venait d’enregistrer le décès de Madame Léocadie Laponce et rangeait le dossier dans le tiroir correspondant. C’est tout à fait fortuitement que son regard se posa sur un fichier qu’il ne pensait pas connaître, ce qui était tout à fait étonnant dans la mesure où il avait ressorti, trié et rangé l’intégralité des dossiers la première année de sa mutation. Sur ce dossier, il pouvait très distinctement lire : Monsieur Calixte Honoré Fulgance Maisonneuve.

Il ressentit une sorte de gêne lorsqu’il s’empara du dossier. En fait, il ne savait pas comment il devait réagir. Il le compulsa avec une certaine fébrilité, et quelques gouttes de sueurs perlèrent sur son front lorsqu’il constata que tout y était : Heure du décès, rapport légal, détails de l’accident.

Il ne douta pas un seul instant de la véracité du dossier. Il était le seul à pouvoir consulter les archives du recensement, et, du reste, ne comprenait pas qui aurait pu lui faire une blague d’aussi mauvais goût.

Sa mort devait intervenir l’année prochaine. Il se rassura quelque peu lorsqu’il vit qu’il devait être percuté par un automobiliste dans un lieu qu’il ne connaissait même pas, et pourtant… Pourtant, les germes du doute avaient été semés, et la seule vérité à laquelle cet homme qui ne possédait aucune exigence avait décidé de croire, était sur le point de voler en éclats.


Il termina sa journée tant bien que mal, remit sa veste, et quitta la mairie à 18h, en ce mercredi 14 octobre. Il faisait froid, l’automne semblait déterminé à se montrer le plus tôt possible. Les feuilles rougissaient à vue d’œil, le temps était maussade.

Calixte emprunta, comme à son habitude, seul, le chemin qui le ramenait à son domicile. Son visage lisse s’était fendu d’un pli marqué. Et pour la première fois de sa vie, il ressentit avec effroi un sentiment de perplexité, qu'il découvrait alors sous son jour le plus sombre.

4 commentaires:

Coyote a dit…

J'aime bien, c'est décrit précisément.

Vodka Caramel a dit…

J'aime beaucoup. encore!

Ilagee a dit…

J'aime pas, pas assez de vampires anxiogènes végétariens et métrosexuels, pas assez de loup-graous qui se transforment à volonté, puis l'histoire est coupée en morceaux.
Ah, et y'a pas d'image, y'a rien, j'aime pas lire quand y'a pas d'images.
(Je veux la suite)

Axl a dit…

Moue moue moue... pas mal, pas mal.
Tu sais mener la narration, c'est certain. Mais je trouve tu vas un peu trop loin dans le côté fantastique de ton récit... non mais sans déconner, je veux bien croire une histoire de fantôme ou ce que tu veux, mais quand même, un fonctionnaire de mairie quitter le boulot à 18h, c'est vraiment penser que les lecteurs sont crédules! ^^

Allez aboule la suite.

Vous étiez au moins...