vendredi 24 septembre 2010

Le "moi" virtuel : l'eMoi


Avant toute chose, lecteur, lectrice, je tiens à vous prévenir que je tenterai d'aborder ce concept dans une dimension plus sociale que psychologique. Loin de moi l'idée de m'attaquer au monument freudien du "ça, moi, et surmoi". Ce serait prétentieux, ne le pensez-vous pas ? Et c'est la raison pour laquelle, en toute modestie, j'accompagne ce texte par une photo d'Emile Durkheim, qui, je l'espère, n'aurait pas renié ces quelques idées. Emile, si tu m'écoutes...

La construction du "moi" social est quelque chose de particulièrement compliquée. Soumise à votre éducation, vos influences, les gens qui ont compté, votre rapport au monde, l'image de vous que le regard des autres vous renvoie... Bref, on ne va pas tenter de faire de la sociologie de bas étage, mais il est tout à fait passionnant de s'y plonger, de savoir que l'on peut se reconstruire à tous moments si on en a la force, le temps, l'envie.

Et puis, avec l'incroyable vélocité du développement de l'ère numérique, de plus en plus de gens ont développé un nouveau "soi", une entité purement virtuelle qu'ils tentent d'imposer au monde. C'est un phénomène que l'on avait déjà pu observer bien avant l'avènement d'internet chez certains écrivains : ce contraste énorme entre ce foisonnement intérieur, puissant, imposant, qui transpire dans leurs écrits, et une timidité, voire, une incompatibilité chronique et latente entre l'auteur, son personnage, et ce qu'il EST, dans sa configuration la plus sociale. Pour en revenir à l'"eMoi", combien de fois avons nous pu entendre : "Oh, tu sais, sur internet, c'est un vrai connard, mais en vrai, il est adorable" ?
Ce "moi virtuel", nous le nommerons "eMoi" (faute de mieux). Son existence est souvent stimulée par des interfaces comme twitter ou les blogs tel que celui de votre humble serviteur, mais également, et c'est plus étonnant, dans ce en quoi Facebook tend à évoluer aujourd'hui.

[Note] : à ce moment précis du récit, il serait bête que le lecteur un peu perdu s'imagine que l'"eMoi" ait quoi que ce soit à voir avec un emo. En effet, l'"eMoi" est l'habile juxtaposition de la lettre "e" que l'on prononcera "i", et qui correspond au diminutif de "electronic" et du mot "moi", désignant l'ego. L'"eMoi" n'écoute donc pas de musique allemande, ne se taille pas les veines, et n'a à priori aucune obsession malsaine pour les vampires ado qui brillent au soleil.[/Note]

Je vous disais donc qu'être un "soi" au monde devient plus simple lorsque l'on distribue soi-même les cartes. On peut se passer de visage ; devenir un être virtuel signifie que l'on montrera de préférence des images qui sont censées nous définir : avatars, citations, photos ne montrant qu'une partie de son anatomie... Dépouillé de son aspect physique, la personne peut devenir un être sublimé, fantasmé, voire parfaitement "je-m'en-foutiste". Je tâcherai de revenir sur toutes ces catégorie ultérieurement.

Car en fait, je m'interroge bien plus sur la finalité de ce "moi" virtuel, sur sa surimposition au "moi" pré-existant, et sur les risques que cela comporte. Je m'explique :
Combien d'"êtres au monde" ne se définissent plus dans la plupart de leurs rapport sociaux que par l'intermédiaire de ce "moi" qui ne l'est pas ; d'autant plus lorsqu'ils possèdent une once de notoriété. Combien acquerront la certitude que ce "moi" a plus de consistance, de tangibilité que l'autre, parce qu'il est multiforme, plus malléable, moins sujet à la censure, qu'il peut, tout simplement, plus facilement se composer pour s'imposer. Car cet "eMoi" dont je vous parle, ne s'encombre pas de critique. Il ne la subit d'ailleurs pas, il avance, en continue, il recherche uniquement l'approbation, la reconnaissance, et se gargarise de n'être jamais écorné lorsque tombent les insultes. Vous remarquerez, lorsqu'on porte atteinte à votre personnalité virtuelle, vous ne réagissez que si vous estimez que les propos sont déplacés, inappropriés. Pour exemple, prenez une femme. Au terme d'un article, un lecteur réagit, et se prononce sur le fait que cet article est forcément mauvais, puisque c'est une femme qui l'a écrit ; en s'en prenant à son sexe, il sépare les deux entités. C'est alors dans son "moi" que la femme est attaquée. Son "eMoi", lui réagit spontanément par le mépris, ou le dialogue. Mais il demeure intouché.
Je vais vous donner un exemple concret, cela devrait vous aider à comprendre le fond de ma pensée :
  • Il va y avoir ce que j'appelle l'"eMoi royaliste" : C'est celui que l'on retrouve le plus souvent dans la blogosphère, et/ou auprès de ceux que l'on pourrait qualifier d'"influents" (et là, je me marre). Il est de ceux que l'on qualifie d'impérieux, suffisant, méprisant. Le principe est simple : peu importe le nombre de détracteurs, même s'ils sont virulents, l'eMoi sait qu'il aura pour lui une majorité béate, candide et soumise qui continuera de l'approuver. La meilleure preuve qu'il en a : plus on l'insulte, et plus cela génère du trafic, plus il est visible, et plus on parle de lui. Il n'a même plus besoin de se défendre vraiment. D'autres s'en chargeront pour lui. D'autres que, par ailleurs, il méprise pour ne pas appartenir à la petite élite d'influents dont il fait partie. Pour appuyer encore un peu mon propos (et éviter de passer pour un énième haters), je vous conseille d'aller voir cet article sur le blog de Guillaume avec qui je partage beaucoup de points de vue, quelques exemples en particulier.
  • Ensuite, il y a l'"eMoi princier" dans ce que la principauté peut avoir de populaire à l'heure actuelle : ce dernier est une variante de l'"eMoi Royal". On aurait aussi bien pu le nommer "eMoi People". Lorsque je nomme cette catégorie, je pense à des gens comme Monsieur_Dream ou Marion_mdm. Il s'agit de toute cette frange de gens qui n'ont "pas fait exprès" de devenir des sommités virtuelles, MAIS, contrairement aux êtres dotés d'un "moi virtuel royaliste", ils en ont conscience. Ils ne sont pas "influents", dans ce cas, mais "visibles". C'est l'une de ses catégorie qui subit bien plus que les autres son "eMoi". Face au lectorat, à ses attentes, aux éventuels retombées médiatico-blogo-politico-sociale, le "moi" va se diluer dans les propos de l'"eMoi". Il rejoint en cela la prochaine catégorisation que je vais tenter de vous décrire.
  • l'"eMoi démocrate" : C'est l'"eMoi" le plus fréquent à l'heure actuel. l'"eMoi" consensuel, celui qui, contrairement aux autres catégories, se réfère uniquement aux autres pour exister : il a besoin de la masse pour faire quoi que ce soit. Souvent, il a besoin de l'approbation de ses pairs, ou de ceux qui ont plus d'expérience que lui. Car la virtualité est un mirage dans lequel certains s'égarent. Beaucoup cherchent dans leurs statuts, leurs récits, ou leur comportement, une approbation, n'importe quoi qui pourrait appuyer leur légitimité à passer à l'acte. Pourtant, le lecteur ne possède pas, puisque l'auteur ne les lui donne pas, toutes les clefs d'interprétation nécessaires à la prise de certaines décisions. Beaucoup de "démocrates" accusent leur arrivée tardive dans l'enceinte virtuelle. Ainsi, leur "eMoi" est dès le début définit par le jugement des "vieux briscards" de la blogosphère. Dur pour quelqu'un comme @AnnaMinou de sortir de son rôle de lolita pré-pubère lorsqu'on s'est fait introduire dans le milieu avec éclat. Mais ceux qui souffrent d'un manque de personnalité sur la toile ne sont pas que ceux qui doivent composer avec une réputation sulfureuse. Considérons les blogs à opérations sponsorisées tel que celui d'Anne-Laure et Benjamin, les "célèbres" H2. Pour vous résumer la situation, je vous renvoie une fois encore sur le site de Guillaume. Et vous pourrez également lire cet article.
  • Il serait difficile de composer sans un "eMoi totalitaire" : C'est celui qui tente de s'imposer, par des caractéristiques simples, souvent grossières même, et qui ne souffre aucune critique. Souvent, il s'écoute parler pour ne rien dire. Je ne voudrais causer de préjudice à personne, et encore moins lui jeter la pierre. Ainsi, loin de moi l'idée de mettre en avant le fait que Carl de Canada, aka @mixbeat s'avère être un exemple de choix ! Pour résumer, ce genre d'individu est fier de posséder un énorme "ePénis". Voilà...
  • Enfin, il y a la catégorie de l'"eMoi anarchiste" -ou eMoinarchiste- : En général, c'est celui qui s'accroche le plus à sa ligne éditoriale, contre vents et marées. Peu lui importe les sirènes de la gloire, ou la critique. La dérive de ce genre d'"eMoi", c'est qu'il est diamétralement opposé au "moi" originel dans la plupart des cas. Pour exemple, on pourra nommer des gens tels que @Soymalau, @ToitagL, mais également XoxobCapucine. La catégorie est donc suffisamment large pour accueillir le bon vieux troll des familles, ou la blogueuse beauté intransigeante.
Sur le papier, ces théories semblent fermés. En fait, elles sont relativement perméables, et beaucoup se retrouvent simultanément ancrés dans deux ou plusieurs catégories. Je dirais même qu'elles sont temporelles.
Alors qu'aujourd'hui, tout un chacun a la possibilité de devenir l'auteur de son existence aux yeux du monde l'on s'aperçoit que la création de ce nouveau moi virtuel, de cet "eMoi", aussi inconscient soit-il, ne saurait être socialement juste. Quel qu'il soit, il se heurt systématiquement aux écueils suivants : un manque d'objectivité que l'on retrouve tant chez son auteur que chez son lectorat, le refus de la critique, son incapacité à coller au réel, sa recherche biaisée d'une vérité qui le conforte dans son statut, et enfin, une capacité d'adaptation qui va en déclinant.

Je dois vous avouer ne pas trop savoir dans quel catégorie me situer ; moi qui n'écris jamais sans avoir regarder une petite dizaine de fois la finale de la coupe du monde 98, moi qui suis bien incapable d'avoir quelque idée avant 13h40 et la fin du journal de Jean-Pierre Pernaut, moi qui compulse mon petit exemplaire du célèbre livre du Führer pour vérifier que je ne fais aucune faute de grammaire. Bref, moi, qui ne suis finalement qu'un homme comme les autres.
C'est pour cette raison que j'en appellerai à votre sens inné du juste, mes chers petits amis. Et, j'y tiens beaucoup, n'oubliez pas d'appuyer vos propos par quelque justification objective !

samedi 18 septembre 2010

L'important...

C'est d'aimer


[Nouveaux updates à venir]

lundi 26 juillet 2010

Paye ta vie de geek

Dans un monde qui ne l'est pas tant !

Parce qu'on a beau nous rebattre les oreilles avec des slogans aussi stupides que "le geek, c'est chic", et autres non-sens, non, nous ne vivons pas dans un monde entièrement informatisé. Et la majorité de la population n'utilise ni twitter, ni facebook, ni -à plus forte raison- de blogs [aparté]raison pour laquelle les abrutis égocentrés qui se gargarisent d'être influents devraient plutôt s'intéresser aux débiles notoires qui leurs servent de lectorat.[/aparté].
Entendons-nous bien : je ne me considère pas particulièrement comme geek. Et si tel était le cas, de toutes les manières, je ne le porterais pas en étendard. Je passe simplement la plus grande partie de mes journées libres sur un ordinateur, devant une console de jeux, à lire du fantastique, à aller au cinéma, ou à compléter mes collections de comics/manga/BD. Et il semble que cela suffit pour que la plupart des personnes me considèrent comme socialement inadapté.

Parfois, pour les personnes qui, comme moi, n'ont pas la chance d'être dans un milieu socio-professionel qui nécessite l'outil informatique au quotidien, cela peut créer des décalages notables.
Non, mais c'est vrai ! Vous n'en avez pas conscience, vous qui bossez en tant que DA, CM, journaliste, dans des boîtes d'info, ou vous autres qui comptez sur votre diplôme d'ingénieur informaticien pour vous lancer dans la création sur le web. Vous non plus qui travaillez dans la pub ou dans la com'. Mais pour les autres, c'est parfois problématique.
Prenez cette année par exemple ! Il y a de cela quelques mois, j'ai eu l'opportunité d'être costumier sur un film d'époque. Et bien croyez moi, pour ce qui est de la communication entre staff, production, figuration et les différents intervenants (maquillage/coiffure, régie, accessoiristes, décorateurs, etc.), c'est presque si nous n'utilisions pas des pigeons voyageurs pour nous tenir informés ! Et la plupart des discussions que j'entretiens quotidiennement avec mon entourage relativement orienté était tout bonnement impossible à aborder.

Il y a également le cas contraire. Parfois, quelqu'un se met à faire référence à un vieil anime, ou à un jeu vidéo particulièrement culte. Généralement, l'ensemble de l'assemblée en profite pour se jeter sur lui à bras raccourcis. Et lorsque votre serviteur vole au secours du pauvre malheureux, les personnes adoptent généralement un regard médusé assorti d'un : "Ha non, pas toi !", comme si je portais en moi une sorte d'enfant honteux, de secret inavouable ! Pas une fois les gens ne se sont dit : "ha oui, finalement, si lui l'est, après tout, ça doit avoir son intérêt..." Non, il faut sans cesse s'en justifier, presque s'en excuser.

Être geek, actuellement, et au quotidien, ça n'est toujours pas rentré dans les moeurs. On accepte facilement quelques instants d'égarement, le temps d'une soirée, parce que cela paraît exotique, mais je vous assure que le monde réel nous est plutôt hostile. Si si.
C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de m'acheter Starcraft 2 et d'y consacrer ma semaine ! Voilà !

...

Non, cet article n'avait pas du tout pour but de légitimer mon futur achat. Enfin, mes chers petits amis ! Je suis outré que vous puissiez penser cela de moi, votre serviteur !

Non, vraiment...

N'insistez pas, je suis déjà parti.

Bon. Et bien au revoir !

mardi 29 juin 2010

Casquette et métro

C'est le matin, les oiseaux chantent, et l'averse nocturne a apporté à la couche asphaltée un peu de fraîcheur. L'air est doux, la nuit de sommeil, bien que courte, a été particulièrement reposante, et pour couronner le tout, vous vous êtes révéillé(e) à côté de celui/celle qui allège votre quotidien ; pour résumer, vous allez bien.

Vous décidez de prendre le métro, pour vous confronter un peu à vos contemporains, et vous apercevoir que, finalement, ils ne sont pas si laids que cela. Et que vous êtes même susceptibles, dans un élan d'humanité particulièrement exaltant, de tous les prendre dans vos bras pour les aimer, tous autant qu'ils sont. Oui, pour un peu, ils seraient même beaux.
La rame arrive, et bien que bondée, vous décidez d'y monter, de votre pas le plus leste, le plus agile, le plus alerte. Quand soudain... ! Quand soudain, une espèce d'individus sale, malpoli, gros et moche vous pousse pour passer en premier.

Vous savez, le genre vieux, -passez moi l'expression- con, engoncé dans ses préjugés, qui a l'air de ne pas avoir fréquenté une salle de bain depuis deux semaines -facile-, et qui porte les stigmates d'une bêtise profonde : à savoir, une casquette. Parce que les vieux à casquette, c'est vraiment une sale race. Je pensais que seuls les membres de ma famille pensaient cela, avant de m'apercevoir que l'appellation "papi à casquette" était quasi-universelle, et unanimement péjorative. Le papi à casquette ne sait pas conduire une voiture, traverse lorsque le petit bonhomme est rouge, sans se presser, en faisant fi des voitures et du danger, la truffe au sol -parce que le papi à casquette se tient mal juste pour ponctionner le plus possible d'argent à la SÉCU-, arguant de son grand âge pour se foutre de principes aussi élémentaires que la politesse, la galanterie, la bienséance, ou encore, le respect d'autrui ; alors que si vous voulez mon avis, son âge, ça aurait plutôt tendance à constituer un facteur aggravant. Enfin, tout de même soyons sérieux ! Si la vie se résume à une succession de tribulations, et qu'en plus, on est vieux et souffrant, autant aller directement en Suisse pour en finir au moyen d'une petite piqûre quasi-indolore !
Il est à noter que le papi à casquette peut tout aussi bien être à droite qu'à gauche, et qu'il en existe une version dans chaque pays. Sauf en Suisse peut-être...

Dans tous les cas, je remercie cet abruti qui m'a pourri m'a bonne humeur et le billet chargé d'amour que je voulais vous livrer ici ce matin.

De toute façon, moi, ce que j'en dis, les vieux, faudrait les noyer à la naissance.

lundi 28 juin 2010

Je vous ai déjà dit que... [3]

... Que je comptais bien revenir parmi vous ?

Peut-être sous une autre ligne éditorial, et puis, on va essayer de passer au Wordpress prochainement, le format me satisfait plus, mais en attendant, je vais vous faire partager mon état du jour par l'intermédiaire de ce clip d'un groupe que j'aime beaucoup : Shout Out Louds avec une chanson de circonstance : The Comeback

Donc : enjoy !

vendredi 14 mai 2010

Ma Las Vegas Parano (mais comme on n'a pas les moyens, on se limitera au Sud de la France)

Au départ, rien ne préparait notre pauvre petit héros malgré lui –que pour des raisons de narrations, nous nommerons ultérieurement "petit homme"– à entrevoir ce qu'il allait vivre dans ce qui s'apparentait le plus aux 24 prochaines heures de son existence.

Le héros, on le connaît bien. Et soyons honnêtes, il pourrait affronter des dragons, des armées de revenants ou une horde de fans de Dimmu Borgir à mains nues, entravé par des chaînes de plusieurs tonnes, avec comme contrainte de tenir le monde en équilibre sur l'extrémité de son petit orteil gauche, qu'il en rirait encore, mais par contre, face à quelques microgrammes d'une toute petite molécule chimique, il en mène pas large !

Mais commençons par le commencement. Lorsque l'histoire est sur le point de débuter, notre héros se voit proposer de venir passer un week-end particulièrement exaltant quelque part en dehors de sa chère capitale qui commence quelque peu à l'opprimer. Exaltant, car il sait qu'il aura l'occasion de voyager au travers une nouvelle expérience psychédélique ; milieu riche en réponse pour qui sait poser les bonnes questions. Et, à ce moment précis, le petit homme a besoin de réponses.

L'expérience, il l'a déjà faite. À plusieurs reprises. Le processus est plus ou moins toujours le même. À chaque fois, on essaye de bien chiader l'affaire. Certaines personnes sont persuadées que les "junkies" sont des abrutis irresponsables incapables d'assumer les conséquences de leurs actes, et qui vendraient père et mère pour se fournir leur cam'. Sans doute est-ce le cas pour certains. Mais l'on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il s'agit le plus souvent d'un archétype hollywoodien du "drogué" qui tend à relayer une image négative dans certains (excellents) films comme Taxi Driver ou More. Le petit homme n'est jamais aussi consciencieux que lorsqu'il se prépare à partir faire une balade mentale.

C’est toujours la même chose. Il commence par préparer un goûter –parce que les expériences gustatives, c'est important. Ensuite, il faut vérifier qu'il a bien acheté ses deux litres d'eau par personnes ; c'est un minimum pour éviter la "gueule de bois" le lendemain. Enfin, et selon la durée du voyage, il prévoit parfois un dîner, histoire de se remplir la panse et revenir sagement à la réalité. L'indispensable, c'est bien évidemment la petite playlist pour favoriser le passage, voire se faire des petits labyrinthes mentaux.

Il y a une règle à laquelle toute entité qui désire prendre une quelconque substance avec le petit homme doit se soumettre. LA règle : il faut promettre alors de couper toute interface avec le monde réel. C'est une règle élémentaire, une règle de survie.

Ce samedi après-midi, il y avait trois individus –deux entités frères et une entité soeur– ; tout autant à enfreindre la règle, prêts à affronter d'éventuels démons. Sauf que cela, aucun des deux autres ne le savaient, bien évidemment ; et c'est là que commence le problème.

Une fois que tout est prêt, il y a le rituel. On prend le petit biscuit de deux gouttes, et on le met dans la bouche, avec l'impression d'être Alice se jetant dans le terrier du lapin. Les effets ne mettent pas longtemps à se faire sentir, et très rapidement, le petit homme mène son petit bonhomme de chemin d'expérience, et tout se passe, ma foi, pour le mieux. Les autres entités interagissent peu avec lui, mais c'est toujours très amusant. Il est rare que leurs échanges durent plus d'une ou deux phrases, souvent sibyllines pour quelqu'un d'extérieur, mais contenant la quintessence d'une puissante réflexion pour d'autres « voyageur ». Chacun est dans son monde et ces mondes rentrent assez peu souvent en contact.

Après quelque temps ("mais combien déjà ?") survient le tilt. On a perdu quelqu'un dans l'affaire ; à priori, l'autre entité mâle : Frère. Vaguement inquiet, le petit homme décide d'en parler à Soeur. Lorsqu'il la trouve, cette dernière est en train de tourner en boucle au téléphone avec une tierce personne. Cette tierce personne semble ardemment désirer s'entretenir avec notre héros. Pour faire clair, RIEN n'aurait pu être pire à ce moment précis. Rien ? malheureusement, ils allaient apprendre que si.

La tierce personne, une étrange Voix au téléphone, est inquiète. Pourquoi ? Honnêtement, aucune idée. Certainement pour la même raison que la pierre est en train d'expliquer au petit homme pourquoi il suffirait de créer une cosmogonie entièrement minérale, purgée de toute humanité et de toute organisme vivant, ou que chaque note qu'il peut jouer au piano se transforme en une corde qui fait de lui un pantin actionné par une sorte de génie grimaçant. La Voix ne semble pas savoir qu'il suffit de prétendre être un caillou visiblement. Elle pose des questions beaucoup trop terre-à-terre pour que le petit homme les relève. Il préfère discuter avec le sol en marbre ; il reste, comme d'habitude, très à l'écart de tout ça. Son ego est très, très loin, protégé, certainement, quelque part.

Le problème, c'est que Frère est toujours absent, et que peu importe le nombre fois qu'il raccroche le téléphone, Soeur s'acharne à appeler la Voix, qui pose sempiternellement les mêmes questions. Persuadé qu'il s'agit d'un enregistrement placé là pour le détourner de sa mission –qui consiste à sauver le monde en mangeant du gâteau au chocolat–, le petit homme, très en colère, finit par raccrocher une fois de plus. Une fois de trop.

Une fois de trop, oui, car la Voix semble prendre la situation très au sérieux. Et ce n'est que lorsque le petit homme réalise que la porte d'entrée n'est plus fermée, et qu'il y a des gyrophares à l'extérieur, qu'il commence a avoir peur. Ou pas. Après tout, il est sans doute en train de rire assis à la table de la cuisine, à manger un bout du gâteau au chocolat qu'ils ont préparé avec amour (et qui doit lui permettre de sauver le monde, n'oublions pas !). Il ne peut pas sérieusement se trouver dans cette entrée exiguë à parler à des agents de la maréchaussée de la prise de psychotropes de deux personnes sur les deux présentes à l'appart ("ai-je dis deux ?(merde, où est passé le troisième ?(ha oui, c'est vrai, rien de tout cela n'est vrai, je suis dans ma tête ! (suis-je con)))"). Ce serait parfaitement grotesque, et complètement stupide.

Mais essayons d'avoir un rapide coup d'oeil sur l'ensemble : vu de l'extérieur, ça donne ça :

La police est dépêchée au 8 avenue quelque chose dans une quelconque ville du sud de la France, et, avouons-le, tout le monde s'en fout que deux personnes aient pu prendre une quelconque dose de quoi que ce soit (qui n'engage pas le processus vital, ni même mental, dans l'affaire, ne soyons pas débiles non plus !). Sauf qu'ils ont un job, qu'ils font, de manière respectable, et lorsqu'ils entendent certains mots, cela provoquent chez eux certains réflexes (sommaires, pour ne pas dire butés et conditionnés uniquement dans le but de prouver que les forces de l'ordre peuvent être très bêtes, n'ayons pas peur des mots).

Très rapidement, dans la tête du petit homme se forment les gros titres tels qu'on aurait pu les lire dans n'importe quel tabloïd racoleur : "un couple d'étudiant consomme DE LA DROGUE ! La compagne est envoyée au service des urgences psychiatriques pendant que la police pense avoir ferré le plus gros dealer de la ville et de ses environs ! Plus de précisions en page 3, juste après le bébé qui mange le chien de sa mère "ex-star vaguement connue qu'en fait on est pas vraiment sûr que c'est elle, mais bon, avec la lumière, on pouvait pas trop savoir", et avant la vérité sur OBAMA et la conspiration reptilienne."

la situation telle qu'elle sera décrite dans le rapport du sergent "je-fais-un-excès-de-zèle" : nous sommes rentrés d'office et sans mandat dans un domicile après avoir reçu un coup de fil d'une tierce personne (autant dire : la Voix) et nous avons appréhendé un "couple" (terme à définir ultérieurement) en "possession" de stupéfiants, et manifestants des signes de prise au cours des dernières heure. nous avons appelé les urgences. Les pompiers semblaient coutumiers de la situation, et ont décidé d'emmener la "victime" de sexe féminin en surveillance. Pendant ce temps, nous avons interrogé la "victime" (avec une gros point d'interrogation que souligne admirablement le sourcil froncé du sergent "peu-importe-son-nom" au moment où il considère le petit homme) de sexe masculin. Nous avons décidé de le cuisiner (comme des salauds) avant de décider de l'amener pour la forme, au poste.

La situation dans la tête du petit homme : rhaaaa, putain, c'est pas possible, on aurait voulu me faire le coup du mec qui se fait prendre là où il fallait pas, je vous jure, j'aurais choisi la même gueule du pompier sympa tout droit sorti d'un calendrier pour le nouvel an !

À ce stade-là, le petit homme est encore plus persuadé que tout n'est qu'une farce mentale. Et RIEN ne semble lui prouver le contraire. Les flics sont de mauvais acteurs, qui sortent leurs répliques dans n'importe quel ordre. Il y a le méchant flic et la gentille fliquette, tous deux affublés de têtes caricaturales au possible. D'ailleurs, le petit homme est sûr à 200%, et il miserait sa mère sur l'affaire s'il le fallait, qu'il a déjà vu ces têtes sur la couverture d'une quelconque bande dessinée narrant les désopilantes histoires de deux policiers. Lorsqu'ils arrivent, les pompiers ont VRAIMENT l'air d'être sympa, prévenants, professionnels, tout comme il faut. Ils posent les bonnes questions, ont les bons gestes, assurés, rassurants. Ils sont à l'opposé des agents des forces de police. C'en est tellement cliché, que le petit homme se retient de faire le moindre commentaire quant à la réalité de la chose, et attend bien sagement de savoir quelle espèce d'énormité son cerveau va encore être capable de générer. En fait, s'il n'ouvrait pas sa gueule pour montrer au méchant sergent son ignorance en matière de substances psychoactives, les deux agents présents sur place le laisseraient certainement partir comme s'il n'avait jamais été là, bien qu'ils semblent tous deux persuadés avoir mis la main sur un gros dealer tout droit descendu de Paris pour semer la merde dans le Sud –qui n'a pas vraiment besoin de lui pourtant.

Mais bon, comme tout ceci n'est qu'une farce, allons-y pour la voiture, avec les gyrophares, et tout le reste. C'est joli les couleurs après tout.

Pour précision, nous dirons à notre lectorat que le voyage a commencé aux environs 15h, et qu'il est un peu plus de 17h au moment ou le petit homme quitte l'appartement pour suivre nos Dupont et Dupond improvisés. Seulement.

Arrivé aux urgences, où on l'a amené pour veiller sur Soeur Le petit homme se dit que son trip pourrait être plus original tout de même. La petite interne ressemble à une amie, et le médecin à la gueule d'un second rôle de Jeunet. Ou de Tarantino... Enfin, quelque part au moment où il croise Capra. Et lorsqu'il décide que les policiers, c'est très amusant, mais qu'il aimerait bien voir ailleurs, ces derniers décident soudainement que la farce a assez duré, et lui restituent ses papiers, le sermonnent, vaguement, en lui faisant promettre de ne plus recommencer, puis s'en vont, sans autre forme de procès.

Alors le petit homme s'en va explorer les rues fantasmées d'une ville qu'il n'a jamais vu !

Et il n'est pas déçu du détour ! Tout y est tellement pleins de couleurs, de résonances, de sensations, de fêtes fiévreuses et fastueuses, qu'il est conforté dans l'idée d'être toujours allongé quelque part dans un appartement, situé dans une vraie ville, pas ce simulacre en carton qu'il reconstitue en fonction de ces souvenirs diffus. Et franchement, vous auriez vécu ce qu'a vécu le petit homme, comment auriez-vous pris la chose ? Lorsque, comme le petit homme, on devient un milliard de choses, l'esprit qui lie chaque être présent à un moment donné, que l'on devient, même une sensation, la sensation du goût par exemple, ou même, plus que cela, un concept, RIEN ne vous facilite le retour à la réalité.

Et puis soudain, le petit homme se rappelle qu'il a allumé son interface avec le monde réel. ou plutôt, cette interface le lui rappelle-t-elle lorsqu'elle vibre dans sa poche. À ce moment exactement, le *ting ting* d'un tram le frôle. S'il n'y avait pas eu cette vibration, ce simple message, ce "mais qu'est-ce qu'il se passe", le petit homme aurait continué sa route. Et il n'aurait sûrement pas remis les pieds sur terre, l'instant où il le fallait, pour comprendre que tous les éléments autour n'étaient pas dépendants de son bon vouloir. Au contraire certains étaient clairement hostiles, et se plaisaient à le lui rappeler à grand renfort de sons et de bruits dissonants qui allaient mal avec le décor. Il n'aurait pas réalisé qu'il était EFFECTIVEMENT dans les rues d'une quelconque ville du Sud, à 19h30, ce qui tendait à confirmer qu'une autre personne présente au début du voyage était à présent aux urgences, et qu'il se retrouvait tout simplement paumé, sans point de repère, après avoir erré dans les rues d’une zone inconnue pendant 1h. Seulement ! Et franchement, si l'on montre ce que le petit homme a vu dans une agence touristique à n'importe qui, ce dernier signe pour y partir directement. Et verse un supplément. Cash !

Après bien des efforts, des détours, des explications attentives de la part de l’entité parisienne, le petit homme retrouve le chemin de l’hôpital. Le retour aux urgences se fait calmement, les personnes semblent compréhensives, et on arrive, petit à petit, même si c'est dur (parce qu'il y a toujours des trucs dans le champ de vision, et que ce médecin a DÉCIDEMENT la gueule d'un second couteau dans "on ne sait plus trop quoi"), à raisonner Soeur pour qu'elle tente de se ressaisir et revenir à la réalité. Les médecins laissent même repartir le petit homme et Soeur. Ils peuvent entamer le processus de reconstruction de l'être à travers les rues de la ville, qui ne sera plus tout à fait les mêmes, mais plus tout à fait inconnue non plus.

Ils sont persuadés que la police a déjà mis des scellé sur la porte, que rien ne sera plus comme avant. Pourtant, il n'en est rien. Ils franchissent, presque interdits, le seuil de la porte, encore hallucinés que l'ensemble de l'histoire n'ait pas de conséquences plus néfastes que cela.

La grande question qui planait sur Frère est levée dès lors que le petit homme et Soeur franchissent le seuil de la porte ; accueillis qu'ils ont été par une odeur de nourriture exotique. Un impérieux désir de consommation imminente avait poussé le troisième cuistre en dehors des murs de ce bastion insurmontables.

Lorsqu'ils pénétrent dans le salon, Frère, qui sort alors de la cuisine, les accueille, fort surpris de constater qu'ils n'étaient pas sagement dans leur chambre à finir le grand voyage.

Ironique n'est-il pas ?

samedi 13 mars 2010

Rencontre

Il paraît que je suis mondain. Cette appellation me colle à la peau depuis que je suis arrivé à Paris. Ce qui m'étonne énormément d'ailleurs, encore aujourd'hui. Petit, j'étais l'exemple du type introverti, sympa, mais dans son monde. Un peu caractériel, même, sur les bords. Je n'étais pas ce que l'on peut appeler le type le plus populaire de ma classe ; pas vraiment de ceux qui sortent jusqu'à pas d'heure non plus. Je me souviens que, lorsqu'au lycée mes parents me proposaient la permission de minuit, je leur répondais : "pourquoi faire ? Je ne sors pas..."
Les choses ont changé à présent, mais je ne comprends pas comment. Je n'ai pas vraiment l'impression de m'être métamorphosé. Et pourtant, indubitablement, je sors plus. Certains diront même que je sors trop. Pourtant, je suis toujours casanier. J'aime à recevoir dans mon antre, ou à passer des soirées en solitaire, à lire un bouquin, à faire de la musique, à glandouiller sur mon ordinateur, à écrire, regarder quelques séries ou encore partager mes états d'âmes particulièrement passionnants sur quelque réseau sociaux.

––

C'était une journée tranquille. Un peu étrange peut-être. Il était dans un état second. Il y avait eu une déchirure. Ténue, mais présente. Il y avait eu cet au revoir, inéluctable, terrible, triste à en mourir. Deux ans avait passé à présent, depuis qu'elle était repartie dans sa ville natale. Deux ans à n'avoir d'elle que des nouvelles diffuses. Il pensait s'en accommoder parfaitement ; il comprenait à présent que ce n'était pas le cas.
Il y avait eu cette rencontre, belle, un peu folle, tactile, sensuelle même, mais sans équivoque. Une belle amitié en somme.
Et puis il y eut cet écart un soir, sous les effets de l'alcool, sans réel contrôle.
Elle lui était interdite. Être l'amant ne l'avait jamais dérangé, mais c'était elle. Il ne pouvait pas lui faire cela. Et pourtant, il en avait autant envie qu'elle. Il avait réussi à se ressaisir, à lui dire non. Elle lui en avait voulu, bien sûr, mais le temps aidant, l'avait remercié. Ils étaient fair-play l'un envers l'autre. C'était le là ciment de leur relation.
Un jour, pourtant, elle était partie. Sans vraiment prévenir, sans vraiment qu'il s'avoue que cela le dérangeait, le rongeait même. C'était à peine s'ils étaient restés en contact. Lorsqu'ils s'écrivaient, leurs lettres étaient toujours passionnels, brèves. Comme pour se rassurer, s'assurer que quelque part, quelqu'un pensait à eux. Ils avaient réussi à conserver cette part de réciprocité fragile, enfouie sous le poids de la distance.
Mais le temps passant, les échanges se firent de plus en plus rares. Peut-être s'étaient-il oubliés.
Et voilà que, deux ans plus tard, elle lui annonçait qu'elle montait sur Paris, et que cela lui aurait fait plaisir qu'ils se voient. Sans qu'il s'en rende compte, son rythme cardiaque s'était légèrement accéléré.
À peine s'étaient-ils revus que tout a recommencé. Tout lui paraissait simple, fluide, drôle. Ils se retrouvaient, enfin. Une redécouverte de l'autre, avec des éclats de rire, des confessions, une connivence que ni le temps ni la distance n'avait réussi à entamer. L'après-midi s'est transformé en soirée, puis en nuit, et puis il s'est promis de la raccompagner à la gare. Elle le voulait aussi. C'était rassurant.
Pourtant, il y avait un changement. Lourd. Elle avait rencontré quelqu'un, sa vie était merveilleuse, et elle rayonnait. Quelqu'un qui comptait vraiment pour elle, c'était une première.
Plus tard, dans la nuit, allongés sur le lit de leur hôte improvisé, sa tête posée contre son épaule, à écouter l'arythmie frénétique de son coeur malade que les effluves éthyliques rendaient plus anarchiques encore au travers des épaisseurs successives de ses vêtements en 100 % coton lavable à 60º, il lui avait simplement demandé :
"Entre nous, il y a deux ans, si j'avais osé te dire que tu comptais pour moi, tu serais partie ?"
À quoi elle avait simplement répondu de ces traits acérés, mélancolique et douce, mais effroyablement distante :
"Non... Non, certainement pas non."
Il aurait évidemment préféré ne pas entendre cette réponse ce soir là. Ne pas savoir. L'ignorance n'est-elle pas plus confortable que la vérité lorsque celle-ci vous conforte dans l'idée que votre vie aurait pu être tout à fait différente ? Déjà, il s'en voulait. Déjà, il se relevait, déjà, il fuyait. La culpabilité sourde et les regrets tacites avaient été le juste prix à payer pour le punir d'une témérité oisive. Il rentrait chez lui, seul, légèrement plus lourd que lorsqu'il était parti.
Un peu crânement, un peu connement, il lui avait dit qu'elle aurait pu soigner son cynisme. Elle avait souri. Monde de merde.
Il l'avait raccompagné à la gare. Elle avait l'air aussi paumée que lui. Mais elle repartait vers quelque chose qui lui correspondait. Elle avait trouvé un semblant de bonheur, pour un temps au moins. Et pour une fois, pour la première fois peut-être, il était jaloux.

Alors il était sorti. Le soir, accompagné d'une môme hallucinante, tous deux habillés de noir, bien déterminés à se changer les idées. Quel autre perspective avait-il ? Certainement pas celle de se morfondre dans son coin ; pas lorsque la Môme était là. Et ce n'était de toute façon plus son genre. Veste noire, pantalon noir, gilet croisé sur une chemise anthracite, cravate à rayure noire et violette, bagues en argent assorties au pommeau de la canne qu'il avait décidé d'apporter avec lui tandis que son acolyte avait revêtu un pantalon en cuir à faire se damner un Hell's Angel, un pull tombant sur un décolleté impressionnant que son haut semblait s'acharner à lui conférer, une moue mutine le cheveux plus sombre que l'ébène ; soyons honnêtes : ils avaient un certain style. Et ils se complétaient bien. Tout du moins, c'est ce que la Môme n'arrêtait pas de lui assurer, même si "confiance en soi" n'était pas vraiment l'expression qui le caractérisait le plus.

Terrain connu, visage familier ; rencontres, compliments, échanges rapides sur tout et n'importe quoi, séduction sommaire de tout ce qui passe à sa portée, homme comme femme : le type de soirée parfaite pour se remonter le moral.
Et puis, au milieu de toute cette effervescence fiévreuse, de cette cacophonie brutale, au sein de cette arène sociale, de ce combat d'influences, fait d'alliances et de dominations tacites, survient ce petit temps d'arrêt ; celui où les gestes se figent, où les choses semblent arriver au ralenti, comme dans les films, avec un petit effet de brume qui sature les contrastes ; le petit effet kitschouille bien dégueulasse qui donne envie de vomir. Il le croisa sans le vouloir. Un regard incroyable. Il la connaissait, elle, non. il passait devant pour tenter maladroitement de créer un semblant de réaction. Elle n'en manifesta aucune. Il était interloqué. Le regard aurait-il était trompeur ?
Il fit le tour du bar. Pour commander initialement. Et puis il la vit, à nouveau. Elle semblait perdue. Elle avait quelque chose d'indéfinissable, une lueur d'intelligence mâtinée d'effronterie, et semblait, en même temps, posséder quelque chose très fragile. De quoi faire fondre immédiatement jusqu'à la dernière de ses défenses. Comme si elle avait eu besoin de cela.
La serveuse lui avait fait signe par trois fois, sans qu'il s'en soucia le moins du monde. Peu lui importait. Il n'arrivait pas à détacher d'elle son regard. Pas plus lorsqu'elle lança, à plusieurs reprise, un coup d'oeil furtif dans sa direction. Elle semblait apeurée. À sa décharge, il la fixait, et il avait lui même cette impression : celle d'être un prédateur devant une proie offerte. Sensation relativement nouvelle, et terriblement exaltante. Elle prit son verre qui n'aurait jamais du arriver, régla, puis retourna se noyer dans la masse. Il l'avait perdu. Il avait finalement daigné faire un signe à la serveuse qui avait eu l'indécence de le retirer à sa rêverie.
Je suis toujours persuadé qu'il existe un dieu d'une infini clémence qui vous donne un petit coup de pouce lorsque cela est nécessaire. Il se manifesta ce soir pour notre protagoniste sous les traits d'un ami commun.
Une fois qu'il eut pu engager un semblant de conversation avec la belle demoiselle, une journée de frustration sembla s'évacuer par le truchement de ses cordes vocales qui, une fois n'est pas coutume, eurent la bonté de manifester leur présence et leur utilité en dispensant une logorrhée inspirée dont les mots, mis bout-à-bout, avait la surprenante particularité de bien vouloir créer des phrases cohérentes, bien que parfois relativement emportées. Par superbe, par incroyable même, serais-je tenté de dire, la fille au regard félin avait ri. il avait ri de concert sans trop savoir pourquoi.
Ils étaient allés dîner dans un Grec ou un Turque, ou peu leur importait finalement l'origine douteuse de la viande grasse que leur estomac avait tenté d'assimiler ce soir là. Elle était repartie. Ils devaient se revoir deux jours plus tard. Pour manger des glaces, quelque chose dans le genre. Improbable. Et il ne voulait toujours pas croire que l'accroche avait été réciproque. En avait-il ne serait-ce que le droit ?

Il était rentré cette nuit, seul, à nouveau. Mais contrairement à la veille, Il était plus tranquille. Presque serein. rasséréné en tous cas. Elle avait réussi à éloigner complètement ses questions du jour. Finalement, la seule chose qui lui importait à présent, c'était : comment allait-il s'arranger pour que cette jolie jeune femme accepte de venir boire un verre avec lui ?

Vous étiez au moins...