mercredi 2 décembre 2009

Le reste du monde et moi

Journée pourrie. Pas envie d'avancer. Comme à mon habitude, je suis debout, avec mon casque vissé sur la tête qui me distille du Infected Mushroom : Becoming Insane. Plutôt bien résumé. Derrière moi, un chien aboie. Un petit chien, que d'autres jugeraient mignon. Une saloperie sur pattes si vous voulez mon avis. Et deux sièges plus loin, il y a la petite vieille qui s'oublie. Sentir le cadavre en putréfaction, de si bon matin, en soi, c'est une performance. Le 89 passe devant Jussieu avant de remonter la rue du Cardinal Lemoine. Il fait froid. Intérieurement, je jubile. Ils ne le savent pas encore, évidemment. Il ne sont pas conscient du fait que, bientôt, ils seront libérés. Libérés des autres, du chien des autres, des odeurs nauséabondes, de ce flux incessant de personnes qui s'amassent, abrutis de sommeils et de pensées obscures.

Mais l'on va encore se faire une fausse idée de moi. On imagine que je déteste tout le monde. C'est faux. J'aime tant l'humanité que ça me fait mal. De la voir se débattre misérablement pour tenter de survivre au jour le jour. De la voir se déchirer, se mutiler, s'affamer, quotidiennement, c'est un véritable supplice. Le vice caché de l'humanité, actuellement, ce sont les boutons. Donnez un bouton, ou un gâchette à quelqu'un et vous pouvez être sûr que par une curiosité presque malsaine, il appuiera dessus. Pour voir.
J'aime l'humanité. Et pourtant, ce n'est pas tous les jours facile. Si vous saviez comme je n'ai pas envie d'être condescendant avec le parfait abruti qui s'amuse à me défier du regard. S'Il savait. S'il se rendait compte qu'après tout, il suffit d'aimer. Un vague chevelu accompagné par sa troupe de joyeux drilles l'avait bien résumé il y a presque 2000 ans. Théoriquement : génial ; idéologiquement : inattaquable ; pratiquement : impossible.

Une mère et son fils viennent de monter à l'arrêt Henri IV. Il doit avoir 6 ans. Il n'a pas encore conscience de cela. Sans doute d'ailleurs, a-t-il déjà commencé à détester son prochain. Le petit Thomas qui a refusé de lui céder la balançoire alors qu'il était déjà dessus depuis 10 minutes, au moment de la récréation. Lui qui ne devrait être qu'innocence, amour et empathie. Malheureusement, lorsque l'on voit sa mère percluse de tiques en tous genre, force est de constater qu'elle n'a pas l'air d'être un modèle d'ouverture d'esprit et d'épanouissement. Mais ne t'en fais pas petit, toi aussi tu seras libéré. Bientôt.

"Insane, insane, insane, insane, all becoming insane [...]"

Le volume à fond, j'importune une petite dame à côté de moi. Elle n'est visiblement pas sensible à la musique électronique. Ne vous inquiétez pas madame, je descends à la prochaine station. Dans mon dos, le roquet continue d'aboyer. Tiens, cela me rappelle un vers holorime d'Hugo. Ou Musset.

Pendulum : The Other Side. "Come on down to the other side, come with us throught the gates of hell, we will drag you from where you are to where you belong". On ne pouvait faire une chanson qui soit plus de circonstance.

Le bus passe devant le Saint-Etienne du mont, longe la bibliothèque Sainte-Geneviève, dépasse la façade du Panthéon, et s'engage dans la rue Soufflot. "The ship is coming down, the ship is coming, the ship is coming down, coming down, coming down".
Nous arrivons à l'arrêt Soufflot. Le petit troupeau est amassé, prêt à monter dans un bus déjà bondé. Comme ils ont raison. Montez, montez, vous connaîtrez bientôt la révélation salvatrice !
Les portes du bus s'ouvrent. Un flot s'engouffre par la porte avant. D'autres attendent à l'arrière que certains voyageurs descendent. Ils savent que c'est interdit. Il savent que le chauffeur se contentera d'appuyer mollement sur un petit bouton qui déclenchera un message enregistré. Point. Je quitte le bus. Il se peut que dans ma hâte, j'ai laissé tombé un petit interrupteur. Et oublié ma sacoche. Vraiment, je n'ai pas de tête ce matin.
Je remonte la rue Soufflot. Le froid incisif me saisit directement. Je remonte le col de mon pardessus. Je suis cliché. J'aime cela. Derrière moi, on peut entendre les aboiements d'un chien, quelques conversations indistinctes, et l'annonce diffusée à l'intention des resquilleurs : "Nous vous rappelons que vous devez monter à l'avant du...". Bruit de l'explosion, la phrase restera en suspens. Autour de moi tombent violemment les restes calcinés du bus 89. Dire qu'il aura suffit d'un bouton, encore une fois. Mais eux, au moins, sont libérés. Enfin.
Dans mes oreilles, Pendulum continue de chanter.

"We will drag you from where you are to where you belong"

Oui, vraiment, c'est une belle journée !

7 commentaires:

Potemkin a dit…

Juste une précision pour vous dire que cette histoire n'a rien à voir avec celle que je dois finir de rédiger et dont vous êtes les auteurs. Soyez rassurés !

Cho7 a dit…

Toi je t'aime bien, tu mérites un cadeau : http://bit.ly/8lAFS9

Ilagee a dit…

Dans le genre explosif, le scénario de "La Boum" était largement plus captivant.
On s'éclate à lire ce texte mais une question reste en suspens : "Y'a-t-il une part de vérité ?"

Coyote a dit…

On voir venir de le dénouement de loin, mais malgré tout, on lit le tout !

Naginie a dit…

Entre The Box et Le voyage d'hiver d'Amélie Nothomb, j'aime. :)

Vodka Caramel a dit…

Je viens faire un commentaire ultra constructif attention:
C'est cool mec!

Archonium a dit…

Je ne peut pas faire plus constructif que Vodka...

Cela-dit, non, je n'ai pas particulièrement vu arriver la chute, dans la mesure où j'ai d'abord pris ce récit pour du vécu. C'est assez bien tourné.

Et puis le choix musical colle définitivement bien à la situation et le fond de pensée du narrateur, tout en contrastant assez bien avec son attitude. J'aime bien.

Vous étiez au moins...